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Intelligence artificielle : Et si le véritable défi était de rester humain ?

  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture


De confident virtuel à assistant professionnel, l’intelligence artificielle s’installe progressivement dans notre quotidien. De passage à Maurice pour une semaine, Frère Paul-Adrien a consacré une conférence aux bouleversements provoqués par cette technologie. Pour lui, la question n’est plus de savoir si nous utiliserons l’IA, mais comment nous choisirons de le faire sans perdre notre capacité à penser, créer et entrer en relation avec les autres.


L’intelligence artificielle n’est plus une technologie réservée aux chercheurs ou aux grandes entreprises. Elle est désormais présente dans les téléphones, les études, le travail et même dans la vie intime de nombreuses personnes. ChatGPT peut rédiger un texte, expliquer un concept, traduire, conseiller, analyser une situation ou simplement… écouter.


C’est précisément cette dernière utilisation qui inquiète et fascine Frère Paul-Adrien. Au cours de sa conférence, il a évoqué ces jeunes qui utilisent ChatGPT comme un journal intime, lui confiant leurs pensées et leurs difficultés. Certains vont même jusqu'à développer des sentiments amoureux envers leur interlocuteur virtuel.


Le phénomène soulève une question fondamentale : que se passe-t-il lorsque la frontière entre l'outil et la personne devient floue ?


« Le plus gros flatteur qui existe sur Terre »


Frère Paul-Adrien reconnaît lui-même utiliser l'IA dans sa vie quotidienne. Pour rédiger certains messages, réfléchir à des idées ou travailler sur ses contenus, elle est devenue un outil précieux. Mais cette utilisation lui a également permis de prendre conscience de certains dangers.


ChatGPT, explique-t-il, est particulièrement agréable parce qu'il est conçu pour interagir avec l'utilisateur de manière positive. Il ne juge pas, ne se vexe pas et, surtout, il peut donner l'impression d'être constamment à l'écoute. « Le plus gros flatteur qui existe sur Terre », résume-t-il avec humour.


Cette disponibilité permanente peut devenir problématique lorsque l'utilisateur commence à considérer la machine comme un véritable interlocuteur. Frère Paul-Adrien identifie alors plusieurs signaux d'alerte : lorsque la frontière entre l'humain et la machine devient floue, lorsque l'utilisation devient une habitude dont on ne parvient plus à se passer, ou encore lorsque l'on commence à déléguer à l'IA une partie de sa capacité à comprendre et gérer ses propres émotions.


L'objectif ne serait donc pas de renoncer à l'outil, mais de vérifier régulièrement ce que l'on est encore capable de faire sans lui.


Une « hygiène intellectuelle » à retrouver


C'est probablement l'une des idées les plus fortes développées durant la conférence.


À mesure que l'IA devient capable de calculer, écrire, résumer ou rechercher à notre place, le risque serait de laisser certaines de nos propres capacités s'atrophier.


Frère Paul-Adrien compare cette situation au corps humain. Lorsqu'un muscle n'est plus utilisé, il perd progressivement de sa force. Pour cette raison, il dit s'imposer une forme d'hygiène intellectuelle : mémoriser certains textes, continuer à calculer sans assistance et prendre le temps de réfléchir par lui-même.


L'IA peut alors servir à découvrir, approfondir et explorer davantage, mais pas nécessairement à éviter tout effort intellectuel.


Une distinction pourrait ainsi apparaître entre ceux qui utilisent l'IA comme une béquille permanente et ceux qui l'utilisent comme un outil pour développer leurs propres capacités.


Quand la machine fait mieux que nous


Le paradoxe est que l'IA peut déjà surpasser l'humain dans de nombreux domaines précis.


Frère Paul-Adrien raconte notamment avoir constaté que les outils actuels pouvaient produire des commentaires et des analyses extrêmement poussés dans son propre domaine d'expertise. Il reconnaît également avoir utilisé ChatGPT lors d'un voyage pour obtenir des informations historiques sur un monument. Le résultat, dit-il, était parfois meilleur que celui d'un guide touristique classique.


Mais cela ne signifie pas nécessairement que le métier humain disparaîtra.


Selon lui, la valeur pourrait simplement se déplacer.


Un guide touristique ne devra plus seulement transmettre des informations accessibles instantanément par une machine. Il devra offrir une expérience. Un musicien ne sera pas uniquement jugé sur sa capacité à produire une musique techniquement parfaite, puisque l'IA peut déjà générer des compositions convaincantes. La présence du musicien, ses imperfections, son stress, son interaction avec le public et son expérience deviennent alors eux-mêmes une partie de la valeur.


Plus les machines deviennent performantes, plus l'expérience humaine pourrait devenir précieuse.


Une inquiétude légitime pour les jeunes


Cette transformation concerne directement le monde du travail.


Frère Paul-Adrien estime que les personnes qui arrivent aujourd'hui sur le marché de l'emploi font face à une situation particulièrement déstabilisante. Pendant longtemps, un jeune diplômé devait se mesurer à d'autres candidats possédant des formations ou des compétences similaires. Désormais, il doit parfois aussi se demander si une partie de son travail pourra être réalisée par une machine.


Informatique, production de contenus, tourisme, coaching, certaines fonctions médicales ou encore recherche : de nombreux secteurs sont susceptibles d'être transformés.


Il ne prétend pas connaître la réponse. Mais il considère que cette inquiétude doit être entendue.


La question n'est donc pas uniquement technologique. Elle est aussi sociale, économique et humaine.


Le risque d'une pensée standardisée


Un autre danger évoqué pendant la conférence est plus subtil.


Si des millions de personnes utilisent les mêmes modèles d'intelligence artificielle pour écrire, réfléchir, créer des images ou produire des contenus, ne risque-t-on pas de voir apparaître une forme de standardisation de la pensée ?


Frère Paul-Adrien parle ainsi, avec une formule volontairement provocatrice, d'une possible « intelligence artificiellement correcte ».


Les mêmes tournures de phrases. Les mêmes structures. Les mêmes raisonnements. Les mêmes références.


L'enjeu pourrait alors devenir la capacité à préserver son originalité et son esprit critique.


Dans un monde où l'information est déjà abondante, savoir produire rapidement un contenu pourrait finalement avoir moins de valeur que savoir quoi en faire, pourquoi le faire et quelle perspective personnelle y apporter.


Construire avec l'IA, mais choisir ce que nous voulons construire


Tout au long de son intervention, Frère Paul-Adrien est revenu sur une idée : l'IA n'est ni totalement bonne ni totalement mauvaise.


Elle peut contribuer à soigner, aider des personnes vulnérables, faciliter certaines tâches et permettre des avancées considérables. Mais elle peut également renforcer la dépendance, la manipulation, l'isolement ou la perte d'autonomie.


Il évoque notamment la possibilité de créer, à partir des messages, photos et productions numériques d'une personne décédée, une intelligence artificielle capable de reproduire sa manière de parler. Une perspective qui pourrait aider certaines personnes confrontées au deuil, mais qui soulève également de profondes interrogations sur notre rapport à la mort et à l'absence.


La technologie ne décide donc pas seule de l'avenir. Ce sont les usages que nous en faisons qui contribueront à déterminer le monde qu'elle construira avec nous.


Et c'est peut-être là que réside la question essentielle de cette nouvelle révolution : si l'intelligence artificielle devient capable de faire toujours davantage à notre place, que choisirons-nous, nous, de continuer à faire nous-mêmes ?


Réfléchir. Créer. Aimer. Être présents. Faire des erreurs. Prendre des risques. Rencontrer l'autre.


Autrement dit, rester humains dans un monde où les machines seront capables de faire de plus en plus de choses à notre place.

 
 
 

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